Le Bagua Zhang : origine, philosophie et techniques
- Philippe Cardon
- il y a 18 heures
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Le Bagua Zhang 八卦掌 (parfois transcrit Pa Kua Chang) fait partie, avec le Xing Yi Quan et le Taiji Quan, des trois grands arts martiaux internes chinois (Nei Jia Quan 內家拳). Ces trois disciplines partagent une approche commune : privilégier le travail interne de l’énergie (Qi), la souplesse et le relâchement plutôt que la seule puissance musculaire.

Origine et transmission
Le Bagua Zhang aurait été créé par Dong Hai Chuan (董海川), au XIXe siècle, dans la province du Hebei. Selon la tradition, il aurait reçu cet enseignement d’un moine taoïste lors de ses voyages dans les montagnes, notamment dans la région du mont Emei ou des montagnes Wudang selon les versions. Cette origine taoïste explique la profonde imprégnation philosophique de l’art dans la cosmologie chinoise, en particulier le symbolisme des huit trigrammes (Ba Gua) issus du Yi Jing (Livre des mutations).
Dong Hai Chuan a ensuite enseigné à de nombreux disciples à Pékin, où il travaillait comme garde du corps à la cour impériale. De cet enseignement initial sont nées plusieurs lignées, qui se sont développées et diversifiées au fil des générations.
Les principales lignées du Bagua Zhang
Parmi les branches historiques les plus connues, transmises par les disciples directs ou indirects de Dong Hai Chuan, on trouve notamment :
La lignée Yin Fu (尹福), l’un des premiers et plus proches disciples de Dong Hai Chuan.
La lignée Cheng Ting Hua (程廷華), fondateur du style Cheng, très répandu aujourd’hui.
La lignée Liang Zhen Pu (梁振蒲), élève de Dong Hai Chuan connu pour son approche fluide.
La lignée Sun Lu Tang (孫祿堂), qui a également synthétisé Bagua, Xing Yi et Tai Chi.
Le style que nous pratiquons s’inscrit dans la transmission de Jiang Rong Qiao (姜容樵), grand maître qui a codifié et diffusé un enseignement structuré du Bagua Zhang au début du XXe siècle, en s’appuyant sur les enseignements de plusieurs branches originelles. Cette lignée nous est parvenue par l’intermédiaire de Maître Wong Tun Ken.
Philosophie : les huit trigrammes et la logique du changement
Le nom Bagua Zhang signifie littéralement « paume des huit trigrammes ». Les huit trigrammes (Qian, Kun, Zhen, Gen, Li, Kan, Dui, Xun) sont des symboles fondamentaux de la cosmologie chinoise, représentant les combinaisons possibles du Yin et du Yang. Ils incarnent les cycles de transformation constante qui régissent la nature, les saisons, les directions et, dans notre art, les mouvements du corps.
Cette philosophie du changement perpétuel imprègne toute la pratique. Rien n’est figé : chaque position appelle la suivante, chaque déplacement modifie l’angle d’attaque, chaque geste se transforme en son contraire. L’essence de la discipline réside précisément dans cette capacité de transformation constante, associée à une stratégie de contournement et de déséquilibre de l’adversaire plutôt que de confrontation directe.
Technique : la paume plutôt que le poing
Contrairement à de nombreux arts martiaux chinois centrés sur le poing (quan), le Bagua Zhang utilise principalement la paume ouverte (zhang) pour frapper, dévier, saisir ou projeter. Cette préférence pour la paume permet une plus grande variété de contacts et de transitions fluides entre les techniques.
On distingue traditionnellement huit positions fondamentales de la paume, correspondant symboliquement aux huit trigrammes. En combinant les positions des deux mains, on obtient 64 combinaisons possibles, faisant écho aux 64 hexagrammes du Yi Jing. Cette richesse combinatoire illustre la profondeur technique de l’art, où chaque position de main ouvre des possibilités différentes.
La marche circulaire, signature du style
L’élément le plus caractéristique du Bagua Zhang reste sa marche en cercle, appelée « marche du dragon » ou « marche circulaire » (Zou Quan 走圈). Le pratiquant se déplace continuellement autour d’un centre imaginaire, changeant fréquemment de direction par des pivots brusques sur lui-même.
Cette marche n’est pas un simple exercice de déplacement : elle entraîne le corps à concevoir chaque mouvement comme une spirale. Comme un ressort, le corps se tend lorsque l’enroulement se resserre, accumulant une force potentielle, puis libère cette énergie de manière explosive au moment du relâchement. Ce principe de spiralisation se retrouve dans toutes les techniques, des frappes aux projections.
L’application martiale : vitesse, changement et déséquilibre
Grâce à un entraînement régulier de la marche circulaire et du travail des paumes, le pratiquant développe une capacité de déplacement rapide et imprévisible. Il peut changer brusquement de direction, plonger sous une attaque ou se redresser d’un coup, exploitant les angles morts créés par sa propre circularité.
Cette approche stratégique, fondée sur le contournement plutôt que sur l’affrontement frontal, permet au pratiquant de Bagua Zhang de déséquilibrer un adversaire plus fort ou plus rapide, en utilisant la logique du cercle pour toujours se trouver là où l’adversaire ne l’attend pas.



